Aminata Touré : « Les femmes doivent être beaucoup plus présentes là où se prennent les décisions »

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- Author, Ousmane Badiane
- Role, Digital Journalist BBC Afrique
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- Temps de lecture: 16 min
Le lancement de Kiiraay – Les Patriotes républicains, le nouveau parti du président Bassirou Diomaye Faye, marque une nouvelle étape dans la recomposition du paysage politique sénégalais.
Dans un entretien accordé à BBC News Afrique, Aminata Touré, ancienne Première ministre du Sénégal et Haut Représentant du chef de l'État Bassirou Diomaye Faye, revient sur les ambitions de cette nouvelle formation politique, la vision du pouvoir pour le Sénégal ainsi que les principaux défis démocratiques, économiques et sociaux auxquels le pays est confronté.
De la rupture avec Ousmane Sonko à la gouvernance, en passant par l'économie, la justice, la diplomatie et la place des femmes et des jeunes, elle détaille les priorités du président Bassirou Diomaye Faye et défend la ligne politique portée par Kiiraay, dont elle est la superviseure générale.
A travers cet entretien, Aminata Touré, proche du président Bassirou Diomaye Faye, défend une vision politique fondée sur la stabilité institutionnelle, le dialogue, la bonne gouvernance et milite pour une plus grande participation des femmes et des jeunes dans l'exercice du pouvoir.
Pour Aminata Touré, la création de Kiiraay – Les Patriotes républicains s'inscrit dans la continuité de la coalition "Diomaye Président" qui avait porté Bassirou Diomaye Faye au pouvoir en 2024.
Selon elle, la coalition électorale devait évoluer afin de mieux accompagner l'action du chef de l'État.
L'ancienne Première ministre affirme que la priorité du nouveau parti est de défendre les institutions et le modèle démocratique sénégalais.
Sur la place des femmes au coeur du pouvoir, Aminata Touré reconnaît que le chemin vers l'égalité est encore long. Elle rappelle toutefois que le Sénégal figure parmi les pays africains les plus avancés en matière de représentation parlementaire féminine grâce à la loi sur la parité. Pour elle, cette dynamique doit désormais s'étendre aux postes de nomination.
Elle lance enfin un appel aux jeunes et aux femmes afin qu'ils investissent davantage les espaces de décision.
« Défendre la démocratie, la stabilité et les institutions »

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BBC News Afrique : L'actualité politique sénégalaise est marquée par le lancement du nouveau parti présidentiel, Kiiraay – Les Patriotes Républicains. Quelle est la vocation de ce parti et quelle sera sa valeur ajoutée dans un paysage marqué par une multiplication des formations politiques ?
Aminata Touré : Le parti Kiiraay – Les Patriotes Républicains a été lancé le 25 juillet dernier. Il est l'aboutissement d'un processus engagé avant même l'élection du président Bassirou Diomaye Faye. A cette époque, nous étions tous réunis au sein de la coalition Diomaye Président, alors que le président était encore en détention. J'en étais d'ailleurs la superviseure générale.
Après son élection, nous avons poursuivi notre engagement à ses côtés.
Les 437 organisations et partis qui composaient cette coalition ont estimé qu'il fallait évoluer vers une organisation plus structurée et plus efficace. C'est dans cette logique qu'est né Kiiraay – Les Patriotes républicains.
Notre valeur ajoutée est de défendre le modèle sénégalais tel que nous le connaissons : un modèle fondé sur l'ouverture, le respect des institutions, la démocratie et l'État de droit. C'était d'ailleurs l'un des messages essentiels du président Bassirou Diomaye Faye lors du lancement du parti.
Le président est lui-même le produit de la solidité de nos institutions. C'est le Conseil constitutionnel qui a ordonné la tenue de l'élection présidentielle de 2024, au terme de laquelle il a été élu.
Nous voulons également approfondir notre démocratie consensuelle, qui constitue l'une des grandes forces du Sénégal, dans le respect de la bonne gouvernance, de la lutte contre la corruption, du dialogue et de l'ouverture.
BBC News Afrique : Lors du lancement de son parti, Kiiraay, le président Bassirou Diomaye Faye a déclaré qu'il était déjà majoritaire dans le pays. Sur quoi fonde-t-il cette affirmation ?
Aminata Touré : C'est très simple. Plus de la moitié des maires du Sénégal appartiennent aujourd'hui à notre coalition et ont rejoint Kiiraay – Les Patriotes Républicains.
Au lancement du parti, 346 maires étaient présents sur les 557 que compte le pays. Aucun parti politique n'a jamais été créé avec un tel soutien d'élus locaux.
Nous n'allons toutefois pas nous arrêter là. Nous allons continuer le travail de massification, poursuivre notre implantation dans les communes, les villages et dans tous les quartiers du Sénégal. Nous accueillons également des personnalités venues d'autres formations politiques qui estiment que le président Bassirou Diomaye Faye est sur la bonne voie.
Rupture Diomaye - Sonko : « ce sont les péripéties normales de la vie politique »

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BBC News Afrique : La création de Kiiraay semble consacrer la rupture définitive entre le président Bassirou Diomaye Faye et son ancien allié Ousmane Sonko. Beaucoup de Sénégalais qui ont été mobilisés en 2024 sous le slogan "Diomaye mooy Sonko" avec la promesse de rupture, ont le sentiment que leur vote a été trahi et que leur rêve a été brisé. Que leur répondez-vous ?
Aminata Touré : Ce sont les péripéties normales de la vie politique. Ce n'est pas une situation inédite dans le monde.
Je tiens également à rappeler que de nombreux cadres ainsi que plusieurs responsables de Pastef ont rejoint Kiiraay – Les Patriotes républicains. Ils considèrent que le président Faye poursuit toujours les engagements pour lesquels ils se sont mobilisés pendant des années et qui ont conduit à la victoire de 2024.
Les Sénégalais constatent aussi que le président Bassirou Diomaye Faye est un défenseur de la stabilité, de la paix et des institutions. Dans un contexte international particulièrement difficile, marqué notamment par plusieurs conflits ayant entraîné une hausse généralisée des prix, le Sénégal enregistre malgré tout une croissance économique d'environ 5 %.
Le pays continue d'honorer ses engagements internationaux et les programmes sociaux se poursuivent. Les Sénégalais voient que le président fait tout son possible. Nous souhaitons naturellement continuer à travailler avec tous nos partenaires afin d'aller plus loin dans la réalisation des promesses faites aux Sénégalais.
Pour nous, les priorités restent la stabilité, le dialogue, la paix et la poursuite des programmes de développement.
BBC News Afrique : Le Président Diomaye Faye ne dispose pas d'une majorité à l'Assemblée Nationale, largement dominée par le PASTEF de Ousmane Sonko. Votre objectif est-il également de conquérir une majorité au Parlement?
Aminata Touré : Si des élections législatives anticipées devaient être organisées, notre objectif serait évidemment d'obtenir la majorité parlementaire.
Mais une chose est certaine, nous nous dirigeons vers les élections municipales de 2027, et nous comptons remporter la majorité des collectivités territoriales. Comme je l'ai indiqué, nous disposons déjà de plus de la moitié des maires, et nous poursuivrons notre travail de terrain.
Et si, d'aventure, des élections législatives devaient être organisées, notre objectif est clair : c'est de remporter la majorité des sièges à l'Assemblée nationale.
Mais, dans l'immédiat, nous préparons surtout les élections locales de 2027.
« La souveraineté ne se décrète pas, c'est un processus. »
BBC News Afrique : Le gouvernement évoque une situation financière difficile, marquée par un niveau élevé d'endettement. Comment le président Bassirou Diomaye Faye entend-il rassurer les partenaires internationaux et attirer davantage d'investissements ?
Aminata Touré : Deux éléments permettent de répondre à cette question.
Premièrement, le Sénégal respecte l'ensemble de ses engagements financiers. La signature de l'État demeure crédible sur les marchés internationaux. Nos partenaires reconnaissent le sérieux du travail réalisé en matière de rationalisation des dépenses publiques et de stratégie financière.
Deuxièmement, malgré un contexte mondial marqué par une forte inflation, le gouvernement a réussi à contenir les prix des produits de première nécessité tout en poursuivant les programmes sociaux.
L'enjeu principal reste désormais la création de richesses. Cela passe par la modernisation de secteurs comme l'agriculture, la pêche, l'élevage, les industries extractives, mais aussi par le développement des filières du pétrole et du gaz.
La formation des jeunes sera essentielle afin qu'ils puissent saisir les opportunités offertes par ces nouveaux secteurs.
Enfin, nous devons attirer davantage d'investisseurs privés. L'État ne peut pas financer seul cette transformation économique. Pour convaincre les investisseurs, la stabilité politique demeure un facteur déterminant. Les investisseurs viennent lorsqu'ils ont confiance dans la solidité et la pérennité des institutions.
BBC News Afrique : Depuis plus de deux ans, le gouvernement poursuit ses réformes sans véritable appui du FMI.. Où en sont aujourd'hui les discussions avec l'institution de Bretton Woods ?
Aminata Touré : Le dialogue progresse. Les annonces faites aujourd'hui constituent déjà une avancée importante. Les accords portant sur plusieurs centaines de milliards de francs CFA destinés notamment au développement de l'agriculture et des infrastructures représentent un premier pas très encourageant. (Le gouvernement du Sénégal a signé avec la Banque mondiale de nouveaux accords de financement d'un montant global de 340 milliards de francs CFA).
Je suis optimiste. Ces avancées devraient également faciliter le développement de nouveaux partenariats avec d'autres bailleurs et investisseurs internationaux. Nous sommes donc objectivement confiants pour la suite.
BBC News Afrique : Le président Bassirou Diomaye Faye s'était fortement engagé pendant la campagne sur les questions sociales en faveur des jeunes. Concrètement, à quoi peuvent-ils s'attendre aujourd'hui ?
Aminata Touré : Tout ce que je viens d'évoquer est précisément destiné à bénéficier aux jeunes, aux femmes et, plus largement, à l'ensemble des Sénégalais.
Lorsque nous parlons de financement de l'agriculture, de développement des infrastructures ou de modernisation des secteurs économiques, cela signifie avant tout la création d'emplois. Ces investissements sont pensés pour offrir davantage d'opportunités aux jeunes.
J'ai également évoqué la formation, qui constitue l'un des axes stratégiques de l'action gouvernementale.
On ne fait pas de l'économie pour le simple plaisir d'en faire. L'économie n'a de sens que si elle améliore concrètement la vie des populations. Elle doit permettre de créer des richesses, de générer des emplois et d'améliorer les conditions de vie des jeunes, des femmes, des personnes âgées et de tous les citoyens.
Il faut également souligner que, malgré les difficultés financières, les programmes sociaux ont été maintenus. L'État a consenti d'importants efforts de rationalisation budgétaire afin de préserver les bourses familiales destinées aux ménages les plus vulnérables, les services de santé, l'éducation et les autres politiques sociales.
Depuis près de deux ans, nous avons poursuivi ces programmes dans un contexte particulièrement difficile, alors même que certains appuis financiers extérieurs n'étaient pas disponibles. Cela démontre la capacité de résilience du Sénégal.
C'est sur cette résilience qu'il faut désormais bâtir pour renforcer notre souveraineté économique. La souveraineté ne se décrète pas, c'est un processus, elle se construit progressivement grâce à des efforts constants. Et je crois que le Sénégal a démontré, au cours de cette période, une réelle capacité à faire face aux difficultés tout en préservant l'essentiel.

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« La reddition des comptes doit devenir une pratique normale de l'État »
BBC News Afrique : La lutte contre la corruption et la reddition des comptes constituaient des engagements majeurs du président de la République. Où en sont aujourd'hui les principaux dossiers ?
Aminata Touré : Les dossiers sont aujourd'hui entre les mains de la justice. Cette question est une conviction profonde du président Bassirou Diomaye Faye, qui a lui-même été victime d'une injustice. Il a passé onze mois en prison et nous avons entamé la campagne présidentielle alors qu'il était encore détenu, simplement pour avoir publié deux phrases sur son compte Facebook.
Les procédures suivent désormais leur cours normal. Les magistrats examineront les dossiers et rendront leurs décisions conformément à la loi.
Je pense qu'au Sénégal, nous avons parfois donné une dimension trop spectaculaire à la lutte contre la corruption. Pour moi, la reddition des comptes devrait être une pratique normale de gouvernance. Les audits devraient être réguliers, voire annuels, dans l'ensemble des administrations publiques. Il ne faut pas considérer qu'un audit est dirigé contre une personne : il s'agit simplement d'une exigence normale de bonne gouvernance.
BBC Afrique : Que dites-vous aux familles des victimes des violences survenues entre 2021 et 2024, qui attendent toujours que justice soit rendue ?
Aminata Touré : Les enquêtes sont en cours et c'est déjà un élément important.
Il faut comprendre que ce type de procédure est complexe et prend du temps. Nous avons vu, dans plusieurs pays d'Amérique latine comme le Chili, que les processus de recherche de la vérité et de la justice peuvent être longs.
Lorsque les enquêtes seront achevées, leurs conclusions seront transmises à la justice, qui fera son travail dans le respect des procédures.
BBC News Afrique : Le président Bassirou Diomaye Faye a récemment apporté son soutien à la candidature de l'ancien président Macky Sall au poste de secrétaire général des Nations unies. Vous qui avez été sa Première ministre et qui connaissez bien le système onusien, quelles sont selon vous ses chances ?
Aminata Touré : Ah ça, je ne saurais me prononcer sur ses chances. Comme tout le monde, j'ai pris connaissance des différents classements publiés. En revanche, ce qui me paraît important, c'est le geste du président Bassirou Diomaye Faye. Après avoir passé onze mois en prison sous le régime de Macky Sall, il a néanmoins choisi de soutenir sa candidature. C'est ça le Sénégal, cela illustre une certaine idée de notre pays, c'est à dire un pays capable de dépasser les clivages politiques et partisans lorsque l'intérêt supérieur de la Nation est en jeu. C'est cette capacité à privilégier l'intérêt national plutôt que les ressentiments personnels qui mérite d'être soulignée. Pour le reste, il faudra attendre l'évolution du processus.
BBC News Afrique : Sur le plan sous-régional, quelle doit être la place du Sénégal, alors que le pays assure aujourd'hui la présidence tournante de la CEDEAO et que l'ancien ministre des forces armées le général Birame Diop préside désormais la Commission de l'organisation ?
Aminata Touré : Le Sénégal porte une vision profondément panafricaniste, qui commence naturellement par notre sous-région. Nous considérons que tous les États africains ont la même dignité. Il n'existe ni petits ni grands pays. Dans le contexte actuel, marqué par la création de l'Alliance des États du Sahel (AES), il est essentiel de maintenir le dialogue.
Les pays membres de l'AES demeurent des pays frères. Nous partageons des frontières, des populations, des cultures et une histoire commune. Nos populations n'ont pas attendu des frontières tracées par des colons pour vivre ensemble. Moi-même je suis une Touré , vous trouverez des Touré en Guinée, au Mali, en Côte d'Ivoire et dans plusieurs pays de la sous-région.
Nous avons l'obligation de dialoguer, quelles que soient nos différences institutionnelles. Nous devons assurer ensemble notre sécurité, développer nos échanges commerciaux et protéger nos populations.
C'est dans cet esprit que le président Bassirou Diomaye Faye s'est rendu au Mali dès son élection à la présidence de la CEDEAO. Il poursuivra ce dialogue avec les autres chefs d'État de la région.
Nous partageons également de grands projets économiques, notamment autour de l'intégration régionale et de la future monnaie commune. Je reste convaincue que l'unité fait notre force. Nous devons dépasser nos divergences afin d'améliorer concrètement les conditions de vie de nos populations. C'est la philosophie du président Bassirou Diomaye Faye : privilégier le dialogue, le consensus et la coopération.
« Les femmes humanisent davantage l'espace public »
BBC News Afrique : Pour conclure, parlons de votre parcours. Vous avez été militante des droits humains, ministre de la Justice, Première ministre et présidente du Conseil économique, social et environnemental (CESE) et aujourdhui Haut Représentant du Chef de l'Etat. Quel regard portez-vous aujourd'hui sur votre parcours politique ?
Aminata Touré : Ce sont des genres de questions qui vous désarçonnent un peu, parce qu'un parcours se construit au fil du temps et des événements. Je considère avant tout que c'est un parcours de militante, un engagement que je poursuis encore aujourd'hui. Je prie Dieu de m'accorder la santé et l'énergie nécessaires pour continuer aussi longtemps que possible.
Au-delà de mon parcours personnel, je voudrais surtout lancer un appel aux femmes. Elles ont énormément à apporter à l'engagement public. Je crois qu'elles contribuent à davantage d'apaisement dans le débat politique. J'adresse également ce message aux jeunes, car c'est en leur nom que nous agissons et ils représentent la majorité de nos sociétés.
J'éprouve beaucoup de satisfaction, même si je n'ai pas réalisé tout ce que j'aurais souhaité. C'est le propre de toute vie. Mais je reste pleinement engagée au service du Sénégal, de l'Afrique et de nos populations.
BBC News Afrique : En tant que militante pour les droits des femmes, comment appréciez vous le fait que tous les principaux postes de responsabilité au Sénégal restent largement occupés par des hommes. Pensez-vous que les femmes sont aujourd'hui traitées à leur juste valeur ?
Aminata Touré : Non. Je n'ai aucune hésitation à répondre non.
Je dois toutefois rappeler un acquis majeur : après le Rwanda, le Sénégal est le pays africain qui compte le plus de femmes à l'Assemblée nationale. C'est le résultat d'un long combat mené par plusieurs générations de femmes. Cette avancée n'est pas arrivée par hasard. Il faut désormais poursuivre ce combat afin que les femmes soient représentées de manière égalitaire dans les grandes nominations de l'État.
Mais les femmes doivent aussi continuer à s'engager. Personne ne viendra les chercher si elles ne prennent pas elles-mêmes leur place. Les responsabilités s'obtiennent également sur la base du mérite.
Je les encourage donc à s'engager, malgré les difficultés que représente aujourd'hui la vie politique, notamment avec les réseaux sociaux. Elles doivent faire preuve de résilience, être solidaires entre elles et savoir qu'elles peuvent aussi compter sur de nombreux hommes qui soutiennent l'égalité et l'émancipation des femmes.
Je suis convaincue que l'arrivée de davantage de femmes humanise l'espace public. C'est d'abord un droit garanti par la Constitution, mais c'est aussi un véritable atout pour notre démocratie.

BBC News Afrique : Les femmes sont majoritaires dans la population sénégalaise, mais restent très minoritaires dans les postes de décision, notamment au sein du gouvernement. N'est ce pas un paradoxe ?
Aminata Touré : Absolument mais il faut le rectifier. Je me bats chaque jour pour que davantage de femmes accèdent à ces responsabilités. C'est une question de justice et de droit.
Au cours de l'histoire, les femmes ont énormément apporté à leurs familles, à la société et à l'économie, sans que leur contribution soit suffisamment reconnue.
L'expérience de la parité à l'Assemblée nationale montre qu'un cadre juridique peut produire des résultats. Si nous comptons autant de femmes députées aujourd'hui, c'est parce qu'une loi l'impose.
Le même combat doit être poursuivi pour les gouvernements, les cabinets ministériels, les conseils d'administration et toutes les instances où se prennent les décisions.
BBC News Afrique : Quel regard portez-vous sur l'évolution de la société sénégalaise et sur la place des femmes ?
Aminata Touré : La société sénégalaise a énormément évolué. Lorsque l'on observe les résultats scolaires, qu'il s'agisse de l'entrée en sixième, du BFEM, du baccalauréat ou encore du Concours général, on constate que les filles obtiennent très souvent de meilleurs résultats. Ce sont des révolutions silencieuses dont on parle peu. Elles sont le fruit du travail des familles, de la société civile, des enseignants et des parents.
Aujourd'hui, les femmes excellent dans de nombreux domaines intellectuels. Il reste certes des préjugés culturels, sociologiques, et des traditions qui freinent encore leur progression, mais il faut continuer à les accompagner, renforcer leur confiance en elles et reconnaître pleinement leur place dans la société.
C'est pourquoi il est indispensable qu'elles soient davantage présentes aux postes de décision. C'est une exigence de justice sociale, mais aussi une exigence constitutionnelle.
BBC News Afrique : Vous êtes une militante de l'autonomisation économique des femmes. Encourageriez-vous davantage les jeunes femmes à s'engager en politique ou à devenir entrepreneure ?
Aminata Touré : Les deux sont parfaitement compatibles. Beaucoup de femmes ont mené une carrière professionnelle tout en exerçant des responsabilités politiques.
Chaque femme est libre de son choix. Mais je les encourage à être présentes partout où se prennent les décisions, ce qui passe souvent par l'engagement politique.
Certaines ont aussi les capacités de devenir de grandes entrepreneures ou des capitaines d'industrie. Elles doivent être soutenues.
C'est pourquoi je défends une budgétisation sensible au genre. Chaque ministère devrait disposer de ressources spécifiquement destinées à soutenir les femmes, que ce soit dans l'agriculture, la pêche, l'élevage ou d'autres secteurs.
Ces politiques de rattrapage sont nécessaires, car les femmes restent défavorisées dans l'accès au foncier, au crédit et aux financements.
Beaucoup d'hommes qui ont réussi doivent une grande partie de leur réussite à leur mère ou à leur épouse. Il est donc temps que justice soit rendue aux femmes.
Soutenir leur autonomisation est dans l'intérêt de toute la société et de toute l'économie. Dans un monde aussi compétitif, un pays qui n'investit pas pleinement dans la moitié de sa population se prive d'un formidable potentiel.
Comme le dit une expression anglaise : « Women are smart economics. »
Soutenir le pouvoir économique des femmes est une question de bon sens, d'efficacité économique, mais aussi de justice et d'éthique. Les femmes ont démontré qu'elles possèdent les mêmes capacités intellectuelles que les hommes et, dans plusieurs domaines, elles obtiennent aujourd'hui de meilleurs résultats.

























